Festival cinémaghreb
Essaha, la jeunesse algérienne dans La Place
Le réalisateur Dahman Ouzid a présenté jeudi soir la comédie musicale « Essaha, La Place ». Les spectateurs de l’Image à Plougastel ont découvert une jeunesse algérienne qui danse à ciel ouvert et se moque des idées reçues. C’est l’une des réussites du festival Cinémaghreb que de donner la parole à des réalisateurs portant un regard de vérité sur le Maghreb et notamment l’Algérie, loin d’une société plombée par des années de violence et de désespoir.
La Place est une comédie musicale tournée en Algérie, c’est une première du genre sur l’ensemble du Maghreb, pourquoi une telle rareté ?
Réaliser une comédie musicale en Algérie a été un défi. L’un des co-producteurs est la TV nationale, une honorable institution « gardienne des valeurs ». Il m’a fallu composer avec un certain hermétisme, notamment pour ce qui est trop souvent perçu comme des images de « déviations » morales, religieuses ou politiques. La société algérienne a un rapport conflictuel au chant, à la danse, à l’expression corporelle en général.
Essaha est une place publique que la jeunesse se réapproprie par l’envahissement dans la danse, c’est un printemps arabe à l’algérienne ?
Le projet Essaha ne date pas d’hier mais de 1988, bien en avance sur l’emblématique place Tahrir en Egypte. La décennie noire des années 90 en Algérie a bousculé le projet sans jamais le faire vaciller. Il a été remis sur les rails en 2005. Essaha c’est la jeunesse qui se défait d’une représentation pudique et assexuée de soi. Le commerce roi est aussi questionné. Les requins de la finance spéculative dévorent des espaces destinés à la détente mais en réalité bétonnés à outrance. Les lois sensées garantir la présence d’espaces verts au milieu des constructions n’aboutissent sur rien. Des promoteurs corrompus accumulent des profits spéculatifs au détriment du bien commun. Trop de lieux ont pendant longtemps été confisqués aux jeunes, qui se sont retrouvés confinés chez eux.
Le film est le fruit d'une observation de la société algérienne moderne, le message a-t-il une portée politique ?
Dix-huit épisodes sur petit écran et la projection sur grand écran, ce n’est pas rien. La jeunesse algérienne se montre enfin, fière et animée par l’envie de s’en sortir, de bouger. Cinq-cents jeunes se sont présentés au casting, c’était pour eux un acte fort, voire même un affront au-regard de tous ceux qui associent la danse à de « mauvaises mœurs ». Mais le propos de La Place n’est jamais acerbe. Aucun défi n’est lancé à l’état. C’est une bonne chose si le film fait avancer la réflexion sur l’état de la société algérienne, s’il contribue à la sortir de la mortification et du repli sur soi. Les Algériens ont la chance d’être des méditerranéens, ils sont volontiers frondeurs, rieurs, portés sur le chant et aussi la danse.
Votre terre natale de Tizi Ouzouf donne-t-elle un souffle berbère à votre œuvre cinématographique ?
Il est vrai que j’ai fait le chemin du retour vers ma terre natale après avoir grandi à Lille. Mes origines kabyles ne sont pas déterminantes pour mes films. Il n’y a pas de particularisme, ni de différenciation marquée entre berbérophones et arabophones. Essaha inclut des clins d’œil à la Kabylie, par les chants et aussi les danses. Dans le même sens la France inclut la Bretagne et sa culture sans heurts ni accrocs.
La redécouverte de la joie de vivre que vous portez à l’écran au-travers de la jeunesse n’est-elle pas contredite par un très forte émigration vers l’Europe ?
Trop de jeunes algériens voient deux issues à leur désespoir : la mort ou l’émigration clandestine. Le suicide est réprimé par l’Islam. Il suffit d’évoquer certaines déclarations de jeunes pour prendre la mesure du désarroi. Je me souviens de l’un d’entre eux qui clamait il n’y a pas si longtemps : « le suicide ne me concerne pas car je suis déjà mort », puis ce même jeune se joignait à d’autres pour aller demander à la mairie d’établir un certificat de décès les concernant. Je songe aussi à celui qui me disait un jour qu’il préférait être mangé par les poissons au large de Lampedusa que de finir bouffé par les asticots en Algérie. Que peut-il rester à un jeune de vingt ans qui n’éprouve plus rien en son for intérieur, ni bien sûr pour son terroir et encore moins pour ses compatriotes ? L’amour de la patrie n’existe plus. Pour sortir de ce néant on doit garantir aux jeunes d’accéder à des espaces qui leur permettront de reconstruire une image positive d’eux-mêmes. Envahir la place est la première étape.
Retrouvez vendredi l'article en breton consacré au film La Place, dans les pages "brezhoneg du progrès de Cornouaille-Le Courrier du Léon